Un match qui vient de s'enflammer entre deux journaux pliés posés sur un bureau sombre, au crépuscule.

Histoire · Fiscalité

Seligman, Clark et le faux dilemme
de l'impôt sur le revenu

La guerre a fait basculer la France en 1914. Les États-Unis, eux, avaient déjà basculé un an plus tôt — sans la guerre. Le vrai détonateur, ce n'était pas le conflit : c'étaient les inégalités extrêmes, et le refus obstiné de changer de paradigme.

1913 — 1914

Deux pays, un même détonateur

La guerre a déclenché l'adoption de l'impôt sur le revenu en France en 1914. Mais aux États-Unis, il avait été adopté un an plus tôt — sans la guerre.

Le véritable élément déclencheur n'était donc pas le conflit : c'étaient les inégalités extrêmes et le refus de changer de paradigme. La guerre n'a servi, côté français, que de prétexte commode à une bascule que les inégalités rendaient de toute façon inévitable.

Frise comparant l'adoption de l'impôt sur le revenu aux États-Unis en 1913 (sans la guerre) et en France en 1914 (officiellement déclenchée par la guerre), avec le rappel qu'Henry George avait publié Progrès et Pauvreté en 1879.
Un bureau d'universitaire au crépuscule : lampe de banquier en laiton, registre relié couvert de colonnes de chiffres, plume posée dessus, silhouette d'un bâtiment néoclassique à l'extérieur.

Portrait

Edwin Seligman, l'architecte doctrinal

Aux États-Unis, la figure de proue du combat pour l'impôt sur le revenu progressif, c'est Edwin Seligman — auteur de Progressive Taxation in Theory and Practice (1894) et de The Income Tax: A History of the Theory, Practice and Administration at Home and Abroad (1911).

Il était LE grand économiste de son époque en matière de fiscalité. Il était aussi collègue de J.B. Clark : tous deux enseignaient à Columbia University, à New York, et tous deux étaient des adversaires acharnés d'Henry George et de la land value tax.

Carte biographique d'Edwin R. A. Seligman : professeur à Columbia University, collègue de J.B. Clark, adversaire de Henry George et de la Land Value Tax, avec ses publications de 1894 et 1911.

La doctrine

Benefits theory contre contributive theory

Toute la doctrine de Seligman repose sur l'opposition entre la « benefits theory » et la « contributive theory ».

La benefits theory suppose que l'on paye en fonction des services que l'on reçoit. La contributive theory suppose que l'on paye en fonction de sa capacité contributive. Seligman a défendu pendant des décennies qu'il fallait un impôt fondé sur la seconde : la capacité contributive.

Comparaison entre la benefits theory (payer selon les services reçus) et la contributive theory (payer selon sa capacité contributive), doctrine défendue par Seligman.

L'argument

Une vraie intuition, mal exploitée

Pour justifier la capacité contributive, Seligman s'appuyait sur la théorie de l'utilité marginale.

En gros, il disait, à juste titre, que dix balles pour un affamé ont plus de valeur que dix balles pour un milliardaire. Seligman pensait ainsi proposer une solution efficace au problème de la pauvreté.

Toutefois, sa théorie comporte de grosses lacunes. La plus évidente : l'impôt sur le revenu agit comme une amende sur la production, et décourage donc le travail productif.

Courbe d'utilité marginale décroissante : dix balles ont une grande utilité pour un affamé, une utilité quasi nulle pour un milliardaire.

La faille

Une amende sur la production

Associé à la redistribution — son corollaire indispensable pour réduire les inégalités — l'impôt sur le revenu provoque un double effet pénalisant.

D'un côté, il punit le travail ; de l'autre, il récompense l'oisiveté. C'est à la fois inefficace et injuste. Seligman a d'ailleurs défendu son collègue J.B. Clark, qui concluait dans Distribution of Wealth (1899) que la part de richesse reçue par les travailleurs était méritée — une démonstration qui ignorait la question de la rente et supposait que la terre était du capital comme un autre.

Schéma du double effet pénalisant : l'impôt sur le revenu pénalise le travail productif, la redistribution récompense l'oisiveté.

La rupture théorique

La fourche marginaliste

La conclusion de Clark n'a fait que renforcer les théories qui justifiaient déjà les inégalités : le malthusianisme et le darwinisme social.

Elle s'est imposée en opposition à Smith, Ricardo et Mill, qui savaient que les hommes avaient des capacités assez similaires, et que les inégalités de revenus s'expliquaient par des inégalités de peine, de risque, de durée d'apprentissage — la théorie de la valeur-travail, qui permettait de distinguer ceux qui s'enrichissaient par le travail de ceux qui s'enrichissaient par la rente.

Clark et Seligman ont combattu cette analyse pour lui préférer l'analyse marginaliste : les revenus viendraient de la valeur fournie au client. On retrouve encore cette croyance aujourd'hui dans le culte de la personnalité d'Elon Musk — le mythe du fondateur surhumain qui créerait, seul, une valeur phénoménale.

Fourche théorique entre la théorie de la valeur-travail de Smith, Ricardo et Mill, et l'analyse marginaliste de Clark et Seligman qui ignore la rente et assimile la terre au capital.
Une balance ancienne en laiton, déséquilibrée, tenant un quartier de ville entier sur son plateau bas face à un plateau vide, au crépuscule sur une skyline embrumée.

Le bilan

Un siècle plus tard : l'échec

En s'opposant au concept de rente, Seligman était pompier pyromane : il ne voyait pas de problème institutionnel majeur, juste de quoi calmer la révolte en prenant un peu aux riches pour donner la becquée aux pauvres.

Son système — impôt sur le revenu et redistribution — est entièrement pensé dans le cadre étatique, organisé à l'échelle centrale : intrinsèquement lourd, bureaucratique, propice à la fraude. Perçu à juste titre comme injuste, il suscite résistance et évasion. Et malgré cette lourdeur, un siècle plus tard, les inégalités extrêmes sont toujours là : c'est un échec, largement prévisible à l'époque. Henry George l'avait annoncé. Aujourd'hui, c'est incontestable.

Tendance illustrative montrant que la concentration des richesses extrêmes reste aussi élevée en 2026 qu'en 1913, malgré un siècle d'impôt sur le revenu et de redistribution.

L'alternative

La réciprocité par la rente

Il existe pourtant un moyen de concilier capacité contributive et réciprocité : l'opposition de Seligman n'était qu'un faux-dilemme.

La solution consiste à louer les licences, permis, autorisations et titres octroyés par les collectivités dont on a besoin — et le gros morceau, c'est évidemment le titre de propriété cadastrale. On paye pour ce qu'on reçoit : voilà la réciprocité. Et si la valeur d'un terrain augmente pour une raison x ou y, on paye davantage — la rente revient à la communauté au lieu d'être privatisée. On détruit ainsi les inégalités à la source, au lieu de tenter de les corriger a posteriori. Cette approche peut se décliner à n'importe quelle échelle locale : elle est fédéraliste, démocratique, bottom-up plutôt que top-down.

Mécanisme de la rente comme réciprocité : licences, permis et titres cadastraux génèrent un loyer versé à la communauté, qui récupère la hausse de valeur du terrain au lieu de la laisser privatisée.